Les enjeux de la fiction chez Erri de Luca, par Sylviane Dupuis

Erri-De-Luca-Rencontres-internationales-Genève-2016-10
Ptàkh pìkha le illèm : « ouvre ta bouche pour le muet »
(Proverbes 31/8) cité par Erri de Luca, p.18

Dans La Parole contraire, le petit « manifeste » que vous avez publié l’année dernière (il s’agit en effet de bien plus et de tout autre chose que d’une autodéfense !), vous écrivez : « Notre liberté ne se mesure pas à des horizons dégagés, mais à la cohérence entre mots et actions » – qu’il s’agisse des mots de l’écrivain, ou de ceux dont se sert la parole engagée du citoyen. « Ma liberté – dites-vous – suppose une unité entre ce que je vis et ce que je fais ».

Ce qui mieux que tout vous lave de l’accusation dont vous avez été l’objet, c’est en effet l’unité rigoureuse que l’on constate de bout en bout, chez vous, entre les mots, les actes, et la vie. « Si j’avais employé le verbe ‘saboter’ dans le sens de dégradation matérielle, après l’avoir dit je serais allé le faire » écrivez-vous encore.

Ceux qui vous ont accusé ne vous ont jamais lu. Et nous sommes là aujourd’hui pour tenter, à l’opposé, de vous lire avec exactitude – ce qui est la moindre des choses pour un auteur aussi exact que vous, entré en écriture par fascination (je vous cite) de « l’infaillible précision des expériences en littérature ».

Par « sabotage », vous entendez résistance, vous entendez : parole contraire. Vous persévérez (en tant que citoyen) dans le non opposé par l’écrivain à l’injustice comme à la destruction de l’humain et de son monde. Et paradoxalement, c’est votre non qui est un oui. C’est votre non qui dit l’éthique – face à ceux qui la bafouent avec la complicité du pouvoir censé protéger la justice et le droit.

…Mais par « sabotage », ou résistance, ou détraquage, il faut entendre aussi : ce que fait la littérature. En relisant pour la table ronde de ce soir votre admirable Le plus et le moins – un ensemble de textes autobiographiques (mais aussi fictionnels, puisqu’il n’est pas de récit de soi qui échappe au mentir-vrai) paru l’année dernière en italien, et cette année en traduction française –, il m’a semblé y trouver l’illustration même de ce que signifie pour vous « penser le monde par la littérature ».

Vous me permettrez donc, en cinq minutes, de suggérer quelques bribes de définition des enjeux de la fiction tels que je les lis dans ou entre vos mots, et qui forment au travers de ces petits récits comme une anthologie des modes de résistance que vous dressez dans l’écriture face aux limitations ou aux impasses du réel.

  1. Ecrire c’est faire parler les sans-voix : qu’il s’agisse des ouvriers rivés à leur harassant effort quotidien et qui ne songent pas à le traduire en mots, se méfiant même de celui qui, comme vous, nourri de livres et de mots, c’est-à-dire étranger à leur monde, prétend partager leur condition ; ou qu’il s’agisse de la foule des morts désormais privés de voix que l’on contient en soi, et que l’écriture libère du silence, ou de l’oubli. Mais aussi réinvente.
  1. Ecrire c’est paradoxalement (par le biais de récits, de fables) fixer les formes mouvantes et transitoires du monde réel : celles des êtres perdus, celles des vivants et des choses qui disparaîtront, celle de la génération à laquelle on a appartenu, celles de l’Histoire, celles des paysages ou des villes qui, comme Naples, votre ville natale, pourraient se voir un jour rayés de la carte si se réveillait la colère du volcan endormi, ou celles de nos émotions… Ainsi se trouvent transgressées, « sabotées », les lois cruelles du vivant, auxquelles s’opposent la mémoire et sa mise en récit.
  1. Ecrire c’est abstraire dans les mots quelque chose du monde réel, et lui donner par là plus de présence ou de réalité, pour un nombre infini de lecteurs n’ayant jamais fait l’expérience de ce qui leur est transmis ; écrire c’est « infinitiser » sa propre expérience limitée, et vouée à l’oubli, en lui donnant forme symbolique – et en la transmettant à d’autres.
  1. Mais écrire, c’est d’abord lire : « Recevoir d’un livre est une action aussi active que celle de l’écrire » dites-vous. « J’ai été un enfant à l’intérieur d’une chambre en papier. Mon père les achetait par kilos […]. Il rentrait le soir, se mettait dans un fauteuil, étendu sous un livre. […] Ce geste-là m’a mis sur la route. » Pourtant, dans le monde que vous avez côtoyé, lire est de l’ordre de la subversion, du « sabotage »… « Qu’est-ce que tu as dans ton sac, la Bible des protestants ? » vous demandera ironiquement un ouvrier parce que vous lisez Le Voyage au bout de la nuit pour résister à l’hiver des chantiers après le tremblement de terre de 1980. Lire, écrire, c’est aussi parfois le seul moyen de tenir debout.
  1. Ecrire, c’est proposer une lecture du monde en bonne partie imaginaire, nourrie (fût-ce à notre insu) par les livres que nous portons en nous – mais qui paradoxalement nous fait voir la réalité : ainsi de cet étonnant chapitre de Le plus et le moins où les ouvriers trimant dans des nuages de poussière « comme des damnés », écrivez-vous, se changent en vision dantesque, mais aussi en allégorie de la création (« Ils travaillaient à détruire et à refaire. Le ciel s’agrandissait à coups de pioche. ») – allégorie qu’inspire à l’écrivain la lecture de Dante superposée au « déraillement visionnaire de l’enfance » (quand vous observiez, fasciné, par la fenêtre, les ouvriers au travail) et amalgamée à l’expérience vécue.

Nouvelle forme paradoxale de « sabotage », ou de transgression des limites : vous que les employés du chantier rejetaient comme subversif parce que, bien que faisant exactement le même travail qu’eux, vous aviez « besoin de pages à tenir en main », vous les déposerez plus tard dans vos propres livres pour vous faire à la fois leur témoin, et leur avocat.

Comme vous vous êtes fait le témoin et l’avocat, au Val de Suse, des ouvriers victimes du cynisme criminel d’une entreprise ferroviaire – usant des mots comme écrivain et comme citoyen engagé pour (je vous cite) « inciter à un sentiment de justice, qui existe déjà mais qui n’a pas encore trouvé les mots pour s’exprimer et donc être reconnu ».

« Notre liberté ne se mesure pas à des horizons dégagés, mais à la cohérence entre mots et actions. »  Merci, Erri de Luca.

Sylviane Dupuis